Père Giuliano Riccadonna : son regard sur 30 ans de crises en RDC (Interview)
De passage à Butembo, ville située dans le diocèse de Butembo-Beni, en province du Nord-Kivu, dans l’Est de la RDC, après près de 30 ans, le père Giuliano Riccadonna, ancien supérieur provincial des Augustins de l’Assomption en Afrique, s’est confié à Radio Moto Butembo-Beni (RMBB) et Moto TV. Arrivé à Bulengera en 1986, il a formé les premiers novices devenus aujourd’hui piliers de l’Église au Nord-Kivu. Dans cette grande interview, il revient sur l’évolution de Butembo, le rôle de l’Église dans le développement et la formation de la jeunesse. Il livre aussi son regard sur l’insécurité persistante depuis 1997, l’abandon de la RDC par les partenaires étrangers et la disparition de ses confrères. Un témoignage entre admiration pour la résilience du peuple et interrogation sur son avenir.
RMBB : Alors, vous êtes ancien supérieur provincial des Augustins de l’Assomption en province d’Afrique, c’est ça ?
P. Riccadonna : Exactement, oui. J’étais d’abord à Bulengera depuis 1986 jusqu’en 1992. Et à partir de 1992, quand le père Théodore Stegen a terminé sa mission provinciale, on m’a nommé. Alors, je suis arrivé ici à Kambali de 1992 jusqu’en 1997.
RMBB : Et déjà quand vous étiez à Bulengera, certainement que c’était le début de la formation de jeunes assomptionnistes, comment les choses se faisaient, Père ?
P. Riccadonna : Je suis arrivé en août 1986 et j’ai eu la joie de célébrer les premiers vœux du groupe de novices. Et dans ce groupe de novices en 1986, il y avait, j’espère ne pas oublier personne, il y avait les pères Emmanuel Kihugho, Vincent Machozi, Vincent Kambere, Protais Kabila, Jean de Dieu, Yavusa, Boniface Mutahi. Donc, il y avait toute cette équipe avec laquelle j’ai commencé à Bulengera. Ils ont fait les premiers vœux et puis ils sont arrivés à Bulengera, où il y avait le père Charles Mbogha, qui était le supérieur, et puis bon, il y avait les autres Pères. Et j’ai commencé là mon expérience de connaissance et de découverte aussi de cette réalité. La ville de Butembo n’avait rien à voir avec ce que nous voyons aujourd’hui. Je me rappelle que j’allais à pied avec beaucoup de joie de Bulengera à Butembo pour voir un peu la ville, pour la connaître. Et donc, à partir de cette expérience, j’ai commencé doucement à connaître, à travers la sensibilité et les visages des confrères en formation, ce que veut dire la culture locale. À ce moment-là, on disait la culture zaïroise, parce que c’était le moment du Zaïre. Et je me suis mis dans une attitude, je pourrais dire, de disponibilité, c’est-à-dire qu’il faut se retirer, ne pas se mettre à juger la réalité devant laquelle je me trouve, mais au contraire à savoir apprécier ce qu’il y a. Savoir apprécier par exemple la richesse de la vie, la richesse de l’enfance, la richesse des enfants, la richesse du sourire et de la joie dans un lieu où il y a quand même un certain nombre de difficultés à tout point de vue. Et pourtant, la vie est plus importante que les difficultés. Et je me suis mis, j’enseignais les cours en philosophie qu’on m’avait confiés, mais en même temps j’étais à la découverte de cette richesse humaine qui est présente dans le peuple. Voilà un peu le premier impact que j’ai eu avec cette réalité.
RMBB : Si on part même de Bulengera, vous y avez été maintenant aujourd’hui, une trentaine d’années après, comment déjà vous avez vu ces Scolasticat aujourd’hui de Bulengera ?
P. Riccadonna : Il y a eu évidemment de développement au point de vue de la structure, il y a eu certainement des améliorations qui sont présentes. Ce que je peux dire, c’est que la formation est certainement un atout fondamental pour le développement d’un peuple. Et donc je ne peux qu’être reconnaissant envers tous ceux qui, depuis 1986, se sont alternés dans la formation de ce lieu. Je sais que ce n’est pas seulement Bulengera. Entre temps, si je dois avoir un regard historique, je me rends compte que Monseigneur Kataliko, toujours dans cette même ligne, non pas seulement au grand séminaire de Vulindi, mais par exemple par rapport à l’université, il était parti avec ce désir. Il est parti avec rien, mais avec une conviction très forte, et lui-même disait qu’il était plus Assomptionniste que nous à un certain moment, en blaguant, évidemment, mais je crois qu’il y avait quelque chose de vrai dans ce qu’il disait. Il est parti avec la conviction que former la jeunesse était la richesse la plus grande que l’Église Catholique pouvait offrir à la population du Nord-Kivu. Et que ce soit à Butembo, que ce soit à Beni ou dans toutes les autres zones où il y a de la présence, on voit que ce désir s’est vraiment enraciné dans cette conviction quand on voit toutes les structures pour la formation. Je vois par exemple même former à travers l’information comme Radio Moto ou d’autres structures, cela veut dire avoir un signe d’espérance dans un contexte qui veut nous enlever l’espérance. Je crois que toutes ces formes sont vraiment un don extraordinaire qui s’est développé à partir de la conviction de ces apôtres.
RMBB : Vous êtes devenu professionnel, vous avez géré exactement la province d’Afrique, à la maison provinciale qui est ici à Butembo ; Vous étiez déjà là, vous connaissiez déjà la ville comme vous veniez déjà de l’expliquer, Si aujourd’hui, à votre visite, vous pouviez parler de votre appréciation sur le plat pastoral du diocèse, que diriez-vous ?
P. Riccadonna : Je dois reconnaître que je ne connais pas le développement, parce que je me rends compte qu’il y a un développement dont je n’arrive pas à saisir tous les alentours. Donc, je tâche de voir un peu ce qui s’est développé. C’est sûr que, par exemple, de mon temps, il n’y avait pas cette structure provinciale. J’étais ici au collège Kambali dans des moments difficiles, parce que c’était les années 1994, 1995 et 1996. En 1994, il y avait eu le génocide rwandais. Et 2 ou 3 millions de Rwandais sont arrivés ici. Et puis, il y a eu, en 1996, l’arrivée de ce groupe de Banyamulenge et donc la première guerre de libération, conquête. Et donc, c’était des années dans lesquelles on a dû faire le compte avec cette nouvelle réalité qui était en train, au niveau politique et social aussi, de se passer. Et donc, au point de vue, de la vie pastorale, je dirais, au point de vue du développement des écoles, il y avait déjà eu un développement qui n’était pas aussi évident comme il l’est actuellement. Au point de vue pastoral, je crois que l’Église, l’Église Catholique en premier lieu, mais aussi les autres églises chrétiennes, ont donné quand même un signe très important pour le développement de la population. Et je crois que le mérite des églises, et en particulier de l’Église Catholique, c’est d’unir, disons, la formation religieuse au développement social. Donc, qu’il y ait des hôpitaux, des maternités, des lieux pour soigner les personnes. Qu’il y ait aussi des lieux où on peut soutenir le développement de la population avec plusieurs formes, même économiques. Je crois que c’est un signe d’une Église qui est attentive à tous les besoins du peuple. Je dirais que les sept œuvres de miséricorde corporelle que l’Église soutient, eh bien, elles sont un signe de combien l’Église aime l’homme, l’homme dans toute sa réalité, dans toute sa capacité de se développer. C’est vraiment le signe de l’incarnation de la foi.
RMBB : Selon vous, si Butembo est devenu différent de ce que vous avez vécu, l’Église y est quelque chose ?
P. Riccadonna : Certainement ! L’Église l’a soutenue et elle continue à soutenir. Je ne vois que les œuvres. Je ne dis pas que tout est parfait. Il peut y avoir des bavures, il peut y avoir des erreurs aussi de la part des personnes individuelles. Je crois que je ne suis pas l’avocat qui doit défendre toutes les personnes. Mais je pense que l’Église en tant que telle, comme disait déjà Saint-Augustin, l’Église est sainte, mais en même temps, elle est fragile, elle est pécheresse. En même temps, elle est juste, elle est sainte, parce qu’elle est habitée par le Christ qui est la tête, et nous sommes ses organes vivants, et en même temps, elle est fragile. Mais dans cette fragilité, il y a une capacité de continuer son œuvre de salut. L’Église est vraiment comme structure qui, à travers la présence du Christ et de la liberté de l’Esprit-Saint, est en train de développer. Et je crois que quand on regarde un peu l’ensemble de tout ce qui s’est développé dans une ville comme Butembo, mais pas uniquement Butembo, je crois que quand on regarde toute l’Église africaine, en 1935, le père général Gervais Kenard avait déjà écrit un livre comme titre, « Le miracle des Églises noires » ; Je crois que c’est un livre prophétique, parce qu’il avait entrevu, bien-sûr c’était la colonie, il y avait les problèmes de la colonie, c’est vrai, toutes les misères que la colonie avait pu faire, mais il avait entrevu qu’il y avait une source très riche dans le peuple, dans la population. Donc je crois que cette source d’eau vive que le père Gervais Kenard avait déjà entrevue à ce moment-là est en train de se développer aujourd’hui.
RMBB : Et si on revient exactement dans l’Assomption, pensez-vous que depuis que Bulengera est fonctionnelle, est-ce que quelque chose s’est amélioré au sein de l’Assomption, surtout par rapport au recrutement de jeunes qui s’intéressent à la congrégation ?
P. Riccadonna : Je crois, oui. Il faut reconnaître que moi je viens donc des pays européens, et qu’est-ce que je vois ? Je vois que les missionnaires qui viennent de cette province d’Afrique ou même des régions africaines sont un atout important pour la survie et pour l’enrichissement des communautés européennes. Donc il y a une présence des religieux qui est fondamentale et vraiment, je dirais, existentielle pour beaucoup d’œuvres et d’activités. Donc dans ce sens, je pense que je suis un témoin privilégié de ce que les jeunes qui sont arrivés en Europe sont en train de faire en Europe, mais pas uniquement en Europe, en Amérique latine ou dans d’autres endroits, ou dans l’Amérique du Nord aussi. Et donc je suis vraiment un témoin privilégié de toute cette richesse que l’Afrique est en train d’offrir et de donner. En parlant de Bulengera, j’ai vu que Bulengera s’est développée non pas uniquement comme scolasticat assomptionniste en philosophie, mais aussi comme une branche de l’Université de l’Assomption au Congo. Ce qui veut dire qu’il y a une plus-value qui s’est développée à partir de cette présence avec tous les religieux qui sont engagés dans cette œuvre. Et donc je ne peux que me réjouir de tout ce que l’Assomption est en train d’accomplir et de faire. Et il y a eu vraiment, dans le recrutement des jeunes, dans les maisons de formation, que ce soit le postulat, le noviciat, les trois années de philosophie, et puis l’année de pastorale, et puis la théologie, on voit qu’il y a une formation qui est en train de structurer des personnes et de les structurer dans un service comme le père Emmanuel d’Alzon désirait, c’est-à-dire un homme hardi, généreux et désintéressé.
RMBB : Alors, 1997, la guerre est là, Laurent Désiré Kabila prend le pouvoir, vous êtes en train de déterminer votre mandat comme supérieur provincial, jusqu’à aujourd’hui, le peuple avec qui vous avez vécu, par exemple, à Butembo et dans toute cette zone-ci n’a jamais été en paix. Comment vous sentez-vous ?
P. Riccadonna : Je suis avec deux sentiments. Le premier sentiment, c’est l’admiration. Parce que je me dis, comment, dans un contexte où il y a des difficultés objectives, réelles, où il y a, on pourrait dire, l’absence d’une autorité, une autorité qui puisse gérer, qui puisse donner un encadrement dans un contexte social qui est difficile, je vois tout de même un développement continuel, un développement à tous les niveaux. Que ce soit les petites maisonnettes qui sont en train de naître comme des champignons, ou bien que ce soit des structures plus importantes dont les hôpitaux, les écoles, je vois que les gens ont ce désir de se mobiliser. Je crois que c’est vrai, l’article 15 est toujours en train de travailler, le fameux article 15, le débrouillage. C’est vraiment un point ferme dans le développement de ce peuple. Et donc, on est en pleine admiration. Les difficultés sont là, mais les gens, non seulement ne sont pas découragés, mais j’ai presque l’impression qu’ils sont remotivés pour s’engager encore plus. Quand on voit le fourmillement des motos qui sont présentes un peu partout dans la ville, qui semblent vraiment un peu comme des fourmis qui sortent d’un trou et qui se positionnent un peu partout. Il y a là vraiment des signes de vie qu’on peut se demander d’où cela vient. Le deuxième sentiment, c’est un peu une interrogation. Pourquoi toute cette ville reste un peu abandonnée à elle-même ? Il n’y a pas de route viable, à part les deux, trois routes asphaltées mais tout le reste devient, surtout quand il pleut, des routes où il faut se battre, se pousser, etc. Et là, on sent qu’il y a probablement vraiment quelque chose que le peuple désire, le peuple attend quelque chose, mais jusqu’à maintenant, il n’y a rien qui est arrivé pour soutenir, pour encourager. C’est vrai qu’il y a quelques signes. On pourrait dire par exemple le salaire des professeurs d’université. Je ne connais pas beaucoup, mais je sais qu’il y a quand même des signes positifs. Mais on peut dire qu’il y a tout de même un ensemble de réalités qui sont un peu abandonnées à elles-mêmes. On attend quelque chose mais depuis des années il y’a des attentes qui sont restées un peu dans les nuages.
RMBB : Nous avons appris dans ce sens-là, à un moment, apparemment, Révérend-Père, vous avez soutenu quelques enfants. Vous auriez donné une bourse à certains qui ont quand même étudié. Certains, vous sont d’ailleurs connaissant, où en est-on ?
P. Riccadonna : Il faut dire que ce sont des miettes, des petites miettes qu’on a pu faire avec des amis qui se sont cotisés. On faisait du catering solidaire pour ramasser un peu de fonds. En occasion des mariages, ils organisaient des repas et donc tout ce qui était de bénéfice allait un peu dans ce sens. Après le Covid, il y a eu des difficultés à organiser pour des raisons sanitaires. Ils sont devenus beaucoup plus exigeants et donc on n’a pas pu continuer. Mais je crois qu’on a fait très peu, c’est vrai. Mais le peu qu’on a pu faire, on l’a fait avec beaucoup d’enthousiasme et beaucoup de joie et je crois que nous pouvons continuer à le faire d’une autre manière. Peut-être qu’on ne fait plus ces choses comme on le faisait avant, mais il y a, disons, cette réalité de soutenir quelques instituts. On ne peut pas tout faire, comme je disais. On fait tellement peu par rapport aux besoins que vraiment je me dis qu’on ne fait pratiquement rien de ce qu’on voudrait faire. Quand on regarde tout ce qui est investi dans les armements de la part des gouvernements, je me dis que nous sommes vraiment en dehors d’un équilibre. Il faudrait que nous puissions réfléchir sérieusement sur ce que les pays qui ont des moyens, des richesses, sont en train de faire. Souvent j’entends nos politiciens en Europe, en particulier en Italie, qui disent qu’il faut aider et que nous devons aider l’Afrique en Afrique. Mais quand je regarde les choix et les bilans qu’il y a dans les choix que les gouvernements sont en train de faire, je vois qu’en réalité ce sont des paroles et il y a très peu de concret. Je vous dirai de plus, pour ceux qui regardent la République Démocratique du Congo, plusieurs fois on avait fait des demandes et ils nous répondent toujours non, la République Démocratique du Congo, pour l’instant on ne peut pas l’aider parce qu’elle est un lieu où il n’y a pas de sûreté, où il n’y a pas d’assurance, où il y a trop de corruption et donc pour l’instant nous aidons d’autres pays mais pas la RDC. Et moi je me pose la question, c’est justement un lieu qui a le plus besoin, qui a le plus été pénalisé par l’Occident, il faut le dire, et au contraire il est encore plus pénalisé maintenant. Et donc ça, il y a quand même des choses qui sont vraiment invraisemblables à ce point de vue-là.
RMBB : A ce point de vue, vous pensez que peut faire par exemple le gouvernement au de la RDC pour que des telles choses ne puissent plus avoir des répercussions négatives sur la population exactement qui a besoin d’une aide ?
P. Riccadonna : Je me rends compte que ce n’est pas simple, moi je ne suis pas ni un politicien ni un économiste pour donner quelques solutions. Je crois que le peuple lui-même doit se prendre en charge. Il y a des élections qui devraient être des élections le plus libres possible. Disons que l’idéal on ne peut pas l’atteindre partout, même en Europe il y a toujours des bavures même dans les élections. Donc il ne faut pas penser que les choses soient parfaites en Europe et qu’elles soient totalement démocratiques, même si ce mot vient souvent utilisé. Mais je crois que la chose plus importante c’est le choix que, par exemple, je vois fait ici, c’est-à-dire la formation de la jeunesse pour le futur. Donc ça c’est un choix important, indirect, c’est vrai, parce que c’est ne pas un choix immédiat, mais c’est un choix fondamental. La deuxième chose, évidemment, c’est que ce pays a été martyrisé par les pays étrangers qui ont voulu, un peu comme des guépards, ils ont voulu rogner des richesses à partir de ce pays. Et pour faire cela, ils ont toujours pensé que le meilleur moyen était de garder l’instabilité au niveau politique, de telle façon qu’on peut pêcher mieux dans ce qui n’est pas clair, ce qui est toujours un peu vague, là où il n’y a pas beaucoup d’autorité, là où le plus fort gagne. Et donc il y a eu toujours cette tendance de la part des pays étrangers à garder cette instabilité pour pouvoir mieux enrichir ses poches. Et donc travailler à contre-courant, contre des peuples qui ont toujours la main mise sur le pouvoir du Congo, ce n’est pas facile. Et donc ça devrait venir aussi de ces pays-là qui ont été, je dirais, les causes des malheurs de ce pays.
RMBB : Qu’est-ce que la population elle-même doit faire pour que son Église exactement évolue bien, et même qu’il y ait des changements dans la communauté au niveau développemental ?
P. Riccadonna : J’ai eu l’occasion de lire certains documents de la CENCO, de la Conférence Episcopale au Congo, et il y a, je dirais, des analyses très pointues, des analyses, je dirais, très mises à jour là-dedans. Et je crois qu’il y a aussi des indications très riches. Certainement, je ne peux pas ajouter quelque chose à ce que la CENCO a toujours pu faire et encourager le peuple, parce que je crois qu’elle est en contact avec toute la base du pays entier, et donc elle est capable d’avoir une analyse très profonde, sans aucune, je dirais, partie prie. Il n’y a pas de préjugés de la part de la Conférence Episcopale. Je crois que, par exemple, les indications sur la justice, les indications sur la dignité de toute personne, sur le respect de chaque personne, ou bien aussi quand il y a eu des élections, quand ils ont essayé de proposer certaines lignes de conduite. Je trouve qu’il y a un trésor très important sur lequel nous devons compter, et de ne jamais se laisser prendre par la violence, voilà, le désordre, la violence. Il n’y a pas de doute que s’il n’y a pas un ordre, mais un ordre qui vient d’en haut, que ce soit un ordre dans les gouvernants, dans les députés, dans l’armée, un ordre qui respecte aussi un peu la dignité de toute la population, parce que la population atteint la justice à partir d’en haut. On ne peut pas simplement faire ce qu’on peut faire parce qu’on est plus fort. Et donc, je crois que l’indication qui nous vient de l’Église est vraiment la seule indication, c’est-à-dire, ce n’est pas la force qui doit faire le droit, mais c’est le respect de tout homme, c’est l’amour que le Christ nous a enseigné, et donc c’est à partir de là que nous pouvons vraiment construire quelque chose de solide, voilà.
RMBB : Je voudrais poser une question de curiosité et personnelle, aujourd’hui votre congrégation est dirigée par votre collègue, un prêtre noir, c’est bon, non ?
P. Riccadonna : Certainement, c’est vrai, c’est un Congolais, mais je pourrais dire, c’est un homme qui a fait son parcours aussi dans d’autres continents. Et donc, il a pu avoir cette, je dirais, cette vision globale, il a vécu aux Philippines, il a vécu en Amérique du Nord, il a vécu dans la province de France, et donc il a une vision qui n’est pas uniquement congolaise, je dirais, non ? Mais un peu comme le provincial ici. C’est un homme qui a vécu ici, il a vécu à Kinshasa, qui est quand même un autre contexte, même si c’est le même pays, et puis il a vécu comme journaliste dans Bayard en France, ce qui veut dire qu’il y a une richesse qui se dégage de l’internationalité, et le fait qu’il y a une formation de la part des frères, qu’elle est faite un peu ici, évidemment, au Kivu, elle est faite à Kinshasa, elle est faite en Afrique de l’Ouest, elle est faite au Kenya, en Tanzanie, quelques-uns qui viennent faire quelques spécialisations à Rome ou en France ou en Espagne, ce qui veut dire qu’il y a, c’est vrai, une internationalisation de la province d’Afrique, et c’est une internationalisation qui permet à la congrégation de confier des grandes responsabilités internationales, même aux confrères qui proviennent de l’Afrique, et je crois qu’on ne peut que se réjouir. Je dirais que c’est une loi de la nature, quand on regarde les chiffres et le nombre, ce n’est pas une question, je dirais, automatique, mais je crois que la solidité de la formation permet justement ce genre d’ouverture, voilà.
RMBB : Il y a trois de vos confrères qui sont jusqu’aujourd’hui portés disparus, depuis 2013 jusqu’aujourd’hui, et on ne sait toujours pas où ils sont, vous l’avez appris, bien qu’en étant en Europe, jusqu’aujourd’hui, qu’est-ce que vous ressentez pour ces trois confrères, mais aussi deux autres prêtres diocésains, avec plusieurs autres chrétiens, qui jusqu’aujourd’hui, on ne sait vraiment pas où ils sont?
P. Riccadonna : Et, on pourrait ajouter aussi d’autres confrères et d’autres abbés qui ont été tués, d’une manière très voulue, que ce soit le père Vincent Machozi ou les abbés aussi, qui ont été tués, il y a des abbés aussi qui sont disparus, comme tu disais, il y a deux confrères aussi qui sont disparus en 1977, en Argentine, quand il y avait un dictateur. Donc, ce sont des signes. Nous sommes devant une réalité, la parole de l’Évangile qui nous disait, à la fin des Béatitudes, dans Matthieu chapitre 5, quand on vous persécutera, quand on vous prendra et on vous mettra à l’épreuve, on va vous tuer aussi, et bien, réjouissez-vous. Alors, il ne faut pas se réjouir, évidemment, du fait qu’ils sont disparus, mais du fait que, dans la croix, il y a une source de fécondité. Alors, il ne faut pas souhaiter, évidemment, qu’il y ait continuellement des confrères qui puissent disparaître. Mais ce sont des confrères qui ont donné un témoignage, un signe précieux. Nous sommes appelés à les accueillir. Nous avons aussi trois confrères bulgares qui ont été tués en 1952, parce qu’ils étaient en train d’éduquer la jeunesse. Ils ont été tués, justement, parce que le régime communiste avait compris que la formation de la jeunesse était une chose très importante pour le futur. Et alors, on les a emprisonnés et condamnés pour des motifs futiles et inexistants, et on les a fusillés. Donc, je crois que le désir du pouvoir est toujours de penser qu’avec la force, on peut maîtriser le peuple. Mais là, c’est vraiment une illusion, parce que la vérité, parce que le courage de la vérité, le courage des témoins, est toujours plus fort que la force.
RMBB : C’est peut-être un message d’encouragement aux autres qui sont encore là?
P. Riccadonna : Un message d’encouragement ! D’abord, la gratitude envers les confrères, assomptionnistes, envers que ce soit les congrégations masculines ou féminines, que ce soit la congrégation des Frères de l’Assomption qui, d’une manière très humble, mais très présente aussi, ou que ce soit un peu toutes les congrégations aussi qui sont arrivées à s’installer dans ce diocèse depuis vingt, trente, quarante ans, et qui sont aussi un signe de richesse de ce peuple. Toutes les congrégations féminines, que ce soit les Oblates de l’Assomption, les Orantes, les Petites Sœurs de la Présentation, et puis que ce soit les Sœurs de Santo Volto, ou les Servites, ou que ce soit un peu toutes celles qui sont arrivées, les Comboniennes, etc. Avec une boutade, je disais quand j’ai rencontré l’évêque, il faudrait que vous puissiez inviter le pape Léon XIV, ici dans le diocèse de Butembo, ne fût-ce que pour cette raison-là, c’est-à-dire pour l’essor et le développement qu’il y a eu des différentes familles religieuses qui sont venues enrichir cette terre, mais aussi à partir comme missionnaires un peu partout dans le monde. Et maintenant, que ce soit les congrégations masculines ou féminines, on voit qu’il y a vraiment une richesse et donc il y a quand même l’émerveillement, il y a la stupeur en voyant ce que la grâce du Seigneur est en train de faire, malgré toutes nos fragilités humaines.
RMBB : Vous venez d’admirer toutes les initiatives et les innovations faites après votre départ. Qu’est-ce que l’Assomption peut encore faire pour contribuer davantage au développement de ce diocèse ou de ce pays ?
P. Riccadonna : Je crois que la première chose, c’est d’être soi-même. C’est important. La première question que Jésus pose aux deux disciples qui sont en train de le suivre, Jésus se tourne vers eux, il les regarde et il leur pose cette question, « Que cherchez-vous ? » C’est-à-dire, « Qu’est-ce que je cherche dans ma vie ? » Et je crois que c’est la question fondamentale. Jusqu’à la fin, Jésus continue à poser cette question. Quand il y a Marie-Madeleine au sépulcre, que Jésus a déjà ressuscité, elle est là en train de chercher quelqu’un qui, à son avis, était mort, Se trouve derrière lui une personne. Elle ne pouvait pas reconnaître de qui s’agissait-il, mais ce personnage lui pose la question, « Que cherches-tu ? » Et c’est la question fondamentale. Je crois qu’il faut toujours revenir à cette question. Avant toutes les œuvres, avant quoi que ce soit dans le développement, il faut revenir toujours à soi-même et à la relation que j’ai avec Jésus et la relation que j’ai avec mes frères. Et dans ce noyau central, malgré mes fragilités, malgré l’incohérence que parfois peut se manifester dans ma vie, il y a là, je dirais, le noyau de tout ce que l’Église, habitée par la puissance de l’esprit, la puissance libre de l’Esprit Saint, est capable de faire. Je crois que tout ce que l’Église est en train de faire est vraiment un don puissant qui vient de l’Esprit Saint. Voilà un peu ce que je pourrais dire d’une manière très synthétique. Après on peut dire beaucoup de choses, mais je crois que le point de départ c’est vraiment l’authenticité de chaque personne, de chaque personnalité qui se structure autour de la relation avec le Christ.
RMBB : Révérend Père Ricardo, on vous remercie, Radio Moto Butembo-Beni et Moto Télévision, vous avez été généreux, vous nous avez accueillis pour répondre à nos questions. Encore bon séjour chez nous !
P. Riccadonna : Merci à vous, parce que votre travail est un travail très important. Notre fondateur, le Père Emmanuel d’Alzon, disait que le religieux doit vivre avec l’Évangile et avec le journal. À ce moment-là, il n’y avait pas de radio, il n’y avait pas de télévision, mais il y avait le moyen de l’information. Et je crois que votre tâche est très importante. Parce que sans information, il y a eu ce film depuis 30-40 ans, Le Quatrième Pouvoir, un film qui parlait justement de l’importance de la presse. À ce moment-là, il n’y avait pas encore le développement d’Internet, etc. Mais c’est pour dire que la manière dont nous sommes informés nous conditionne extrêmement. Et donc je suis fortement conditionné par ceux qui me donnent des informations, parce qu’ils font le choix des informations qu’il faut donner, et la manière aussi de les offrir. Votre tâche est vraiment une tâche fondamentale pour orienter d’une manière constructive et d’une manière respectueuse de chaque personne les informations. Donc je ne peux que vous soutenir dans ce travail courageux. J’ai vu qu’il y a eu, par exemple, en Israël, dans la bande de Gaza, plus de 300 journalistes ou photoreporters qui ont été tués. Ce qui veut dire combien le pouvoir a peur d’une information objective, d’une information qui donne des faits. Il ne s’agit pas de donner des informations n’importe comment. Mais votre travail est quand même un travail qui est un peu à l’avant-garde, parce qu’il est là entre ce qui est en train de se vivre de la part du peuple et le peuple lui-même. Donc vous êtes un peu le canal, la chaîne d’informations pour former et informer les gens, la population, et donc que le Seigneur vous soutienne aussi dans ce travail courageux. Merci à vous.